
Rome, 753 avant J.-C. Un nourrisson abandonné sur les rives du Tibre. Une louve qui l’allaite. Un empire qui naît d’un conte. Sauf que les archéologues, eux, décrivent un processus d’urbanisation progressif et assez peu romanesque du VIIIe siècle avant J.-C. Voilà le nœud du problème : nos mythes fondateurs ne résistent pas longtemps au contact de la réalité historique.
Et pourtant, nous ne cessons de les réinventer. Chaque génération regarde nos origines avec les lunettes de son époque, les réinterprète, les reformate. C’est troublant, oui. Mais c’est aussi profondément humain. Pourquoi donc cette obstination à rejouer sans fin nos histoires fondatrices ?
Qu’est-ce qu’un mythe fondateur
Un mythe fondateur, ce n’est pas une simple fable pour enfants. C’est un récit qui dit aux gens : voilà d’où vous venez, voilà qui vous êtes vraiment. La Révolution française de 1789 pour les Français, la Déclaration d’indépendance de 1776 pour les Américains, Jeanne d’Arc pour certains, le serment du Grütli pour les Suisses. Ces histoires structurent l’identité collective.
Le hic ? Aucun de ces récits n’a jamais résisté intact aux frottements du temps.
Prenez la légende arthurienne en Bretagne : réécrite au Moyen Âge, complètement reformatée au XIXe siècle par les Romantiques, revisitée encore par les féministes du XXe siècle. À chaque fois, on trouvait dans le même mythe des choses radicalement différentes. Merlin devenait un sage ou un manipulateur selon les besoins de l’époque. Guenièvre passait de traîtresse à victime selon qui tenait la plume.
Pourquoi ? Car les mythes fondateurs sont des miroirs. Et les miroirs reflètent toujours celui qui regarde.
Comment les historiens réinterprètent les mythes fondateurs
L’historiographie moderne, c’est-à-dire la façon dont on écrit l’histoire, s’est transformée radicalement depuis cent ans. Au XXe siècle, les historiens ont découvert qu’ils n’étaient pas des chroniqueurs neutres notant les faits bruts. Ils sélectionnaient, interprétaient, organisaient les preuves selon certaines grilles de lecture. Cette prise de conscience a tout changé.
Voici un exemple concret. La fondation des États-Unis ? Longtemps présentée comme l’acte de visionnaires blancs lettrés, propriétaires terriens et rhétoriciens de génie. Puis, à partir des années 1960, les historiens afro-américains ont remis en avant les contributions des esclaves, des femmes, des peuples autochtones. Même mythe fondateur, narration radicalement transformée. Le récit n’avait pas changé, juste notre compréhension de ce qu’il contenait, et surtout de ce qu’il occultait.
Chaque découverte archéologique, chaque document déterré aux archives remet en question ce qu’on croyait savoir. En 2012, des fouilles en Égypte ont montré que Cléopâtre était probablement moins égyptienne qu’on le pensait. Un détail en apparence. Mais ce détail réorganise notre compréhension de l’impérialisme romain, du brassage culturel, de l’identité méditerranéenne antique. Rien n’est anodin dans ces réécritures.

Pourquoi les mythes fondateurs se réécrivent à chaque génération
Imaginez un historien qui s’endort en 1950 et se réveille en 2024. Il lirait les manuels scolaires actuels et croirait qu’on parle d’un autre pays. Les héros changent. Les coupables aussi. Les silences du passé deviennent des cris du présent.
Car chaque génération arrive avec ses propres questions brûlantes. Les années 1930 en Allemagne ont réécrit les mythes fondateurs germaniques pour justifier l’idéologie nazie, instrumentalisant Arminius et les sagas nordiques avec une efficacité terrifiante. Les années 1950 en France ont réhabilité des résistants oubliés et démonisé d’autres figures. La réécriture des mythes fondateurs n’est jamais innocente. Elle répond toujours à des besoins du moment présent, qu’on le veuille ou non.
Les femmes, longtemps absentes des récits fondateurs ? Elles reviennent en force depuis les années 1970. Les peuples colonisés dont on avait effacé les voix ? Elles ressurgissent dans les universités, les musées, les films. Pas parce que la vérité historique a changé, mais parce que nos oreilles se sont ouvertes à ce qu’on refusait d’entendre.
C’est perturbant pour une raison très simple : cela signifie qu’aucun mythe n’est définitivement établi. Aucun.
L’identité collective face aux réécritures des mythes fondateurs
Voilà la vraie question, celle qui fait mal. Quand on découvre que le fondateur vénéré était un esclavagiste, ou que le moment glorieux était en fait une catastrophe vue d’un autre angle, qu’est-ce qu’on fait de notre identité collective ? Comment continuer si le sol sur lequel on se tenait s’effondre ?
La réponse des sociétés saines, c’est de réinventer. La France a dû se redéfinir en 1945 après avoir découvert l’étendue de la collaboration avec l’occupant nazi. L’Afrique du Sud a dû repenser entièrement son mythe national après la fin de l’apartheid en 1994. Ces moments sont terribles et nécessaires en même temps.
C’est pour cela qu’on continue de réécrire. L’identité collective n’est pas figée une fois pour toutes, elle se réinvente pour rester significative aux yeux de ceux qui en héritent. Les mythes fondateurs qui survivent sont précisément ceux qu’on peut revisiter, réinterpréter, ceux qu’on offre aux nouvelles générations comme un matériau vivant plutôt qu’un monument intouchable.
Les découvertes scientifiques qui transforment les mythes fondateurs
Avant les années 1990, les historiens connaissaient peu de choses sur la vie quotidienne des femmes au Moyen Âge. Puis les lettres ont resurgi des archives. Les journaux intimes, les comptes de ménage, les contrats notariés. Soudain, on pouvait accéder à des perspectives qu’on avait perdues, ou plutôt qu’on n’avait jamais vraiment cherchées. Un mythe reposait sur un silence organisé.
La génétique a également bousculé des certitudes que personne n’osait questionner. Les analyses ADN réalisées depuis les années 2000 ont montré que les grandes migrations humaines préhistoriques étaient beaucoup plus complexes qu’on ne le pensait. Les Européens modernes ne descendent pas d’une seule population fondatrice. Ils sont le résultat de vagues migratoires multiples, de brassages incessants. De quoi rendre un peu absurdes certains mythes fondateurs qui revendiquent une pureté d’origine.
Or la science ne détruit pas les mythes, elle les oblige à évoluer. C’est une différence importante. L’imagerie médicale appliquée aux momies égyptiennes, la dendrochronologie pour dater les constructions antiques, le séquençage ADN des restes humains : chaque nouvelle technique ouvre une fenêtre supplémentaire sur des récits qu’on croyait clos. Et chaque fenêtre change la lumière dans la pièce.
Questions fréquentes sur les mythes fondateurs
Qu’est-ce qui distingue un mythe fondateur d’un simple récit historique ?
Un récit historique cherche à décrire les faits aussi précisément que possible, en s’appuyant sur des sources vérifiables. Un mythe fondateur, lui, porte une fonction identitaire : il dit à un groupe qui il est, d’où il vient, quelles valeurs le définissent. Il peut contenir des éléments historiques réels, mais il les sélectionne et les met en scène pour produire un sentiment d’appartenance. La Révolution française, par exemple, est un événement historique documenté, mais le récit qu’on en fait depuis 1789 est bel et bien un mythe fondateur de l’identité républicaine française.
Pourquoi les mythes fondateurs sont-ils si difficiles à remettre en question ?
Car ils sont liés à l’identité profonde des individus et des communautés. Remettre en question le mythe fondateur, c’est potentiellement menacer le sentiment de cohésion sociale et de continuité historique. Des études en psychologie sociale, comme les travaux de Henri Tajfel dans les années 1970 sur l’identité sociale, montrent que les individus défendent leur groupe d’appartenance avec une intensité émotionnelle qui dépasse souvent la rationalité. Toucher au mythe, c’est toucher à l’identité. D’où les résistances parfois violentes que ces réécritures provoquent.
Quels sont les exemples les plus frappants de mythes fondateurs réécrits par l’archéologie ?
La fondation de Rome est l’un des plus connus : les fouilles du Palatin depuis les années 1990 ont confirmé une urbanisation progressive au VIIIe siècle avant J.-C., bien loin du récit de Romulus. Mais on peut aussi citer Troie : Heinrich Schliemann a découvert en 1871 les ruines d’une cité réelle en Turquie, transformant ce qui semblait une fiction homérique en réalité archéologique. Plus récemment, les fouilles de Göbekli Tepe en Turquie, datées d’environ 11 500 ans, ont remis en question le mythe selon lequel la religion et les monuments collectifs seraient apparus avec l’agriculture.
La réécriture des mythes fondateurs est-elle dangereuse pour la cohésion sociale ?
Elle peut créer des tensions importantes, mais les sociétés qui refusent de réécrire leurs mythes prennent en réalité un risque plus grand. L’Allemagne post-1945 offre un exemple éloquent : le pays a entrepris un travail de mémoire douloureux sur son passé nazi, ce qui a permis de construire une démocratie solide. À l’inverse, les sociétés qui maintiennent des mythes fondateurs falsifiés ou incomplets accumulent des fractures internes. La Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud, lancée en 1995, montre qu’une réécriture collective et négociée du mythe national peut favoriser la cohésion plutôt que de la détruire.
Conclusion : des récits toujours en chantier
Nos mythes fondateurs ne sont donc pas des monuments de marbre. Ce sont des chantiers permanents. Des récits qu’on hérite, qu’on transforme, qu’on transmet un peu différents à ceux qui viennent après nous. C’est inconfortable, parfois vertigineux. Mais c’est aussi la preuve que nos sociétés restent vivantes.
La vraie question, au fond, n’est pas de savoir si nos origines sont mythifiées. Elles le sont toujours, et c’est inévitable. La vraie question, c’est : qui décide de la prochaine réécriture ? Et quelles voix, trop longtemps absentes du récit, vont enfin pouvoir y prendre place ?

Directeur de publication : Cédric Rouaud, responsable éditorial de CuriositéWeb.com.





