
Le 13 avril 1970, à 55 heures et 46 minutes de vol, Apollo 13 filait à 200 000 miles de la Terre pendant que James Lovell souhaitait une bonne nuit à la planète entière. Tout allait bien. Dix-huit minutes plus tard, plus rien n’allait du tout.
On connaît tous cette mission. Pas parce qu’elle a réussi, mais parce qu’elle a failli tuer trois hommes dans le silence absolu de l’espace. Ce n’est pas un film catastrophe, même si Ron Howard en a fait un très bon. C’est 87 heures réelles de survie à -3 °C, avec de l’eau qui suinte sur les parois métalliques et de l’oxygène compté à la minute près.
Alors reprenons depuis le début, car l’histoire mérite mieux qu’un résumé de deux lignes.
Apollo 13 : une mission ordinaire vers un endroit extraordinaire
Apollo 13 devait être la troisième mission américaine à poser des hommes sur la Lune. Lancée le 11 avril 1970 depuis Cap Kennedy en Floride, à bord d’une fusée Saturn V, elle visait la région de Fra Mauro, une zone géologiquement intéressante pour mieux comprendre les origines du sol lunaire.
L’équipage : James Lovell au commandement, Fred Haise comme pilote du module lunaire, et Jack Swigert aux commandes du module de commande. Sauf que Swigert n’était pas censé être là.

Ken Mattingly, le pilote prévu depuis des mois, avait été écarté quatre jours avant le décollage. La raison ? Il avait été exposé à la rougeole et ne possédait aucune immunité. La NASA ne voulait pas prendre le risque qu’il tombe malade à 300 000 kilomètres de tout médecin.
Mattingly, lui, ne développera jamais les symptômes. Il n’attrapera pas la rougeole. L’univers a décidément un sens de l’humour très particulier.
Les deux modules du vaisseau portaient des noms de code : le module lunaire s’appelait Aquarius, le module de commande Odyssey. Ce nom d’Odyssey, on y repensera avec un sourire un peu crispé dans les heures qui suivent l’explosion. Homère n’aurait pas fait mieux.
Ce qui s’est passé exactement lors de l’explosion
À 55 heures et 46 minutes de vol, l’équipage venait de terminer une émission télévisée en direct de 49 minutes. Ils montraient au monde à quoi ressemble la vie en apesanteur : comment on mange, comment on dort, comment on flotte entre deux cloisons métalliques à des centaines de milliers de kilomètres de chez soi.
Les grandes chaînes américaines n’avaient même pas voulu diffuser l’émission en direct, jugée trop peu spectaculaire. On comprend rétrospectivement l’ironie.
Lovell avait conclu avec ce genre de phrase qu’on ne devrait jamais prononcer dans un film d’horreur : « Bonne soirée à tous depuis l’équipage d’Apollo 13, on va maintenant se préparer pour une nuit tranquille. » C’est le genre de réplique qui, dans un roman, ferait grincer des dents l’éditeur. Dans la vraie vie, elle précède l’explosion de dix-huit minutes exactement.
Dix-huit minutes plus tard, donc, le réservoir d’oxygène numéro 2 du module de service explose.
La cause est d’une banalité presque insultante : un court-circuit dans le câblage du système de brassage du réservoir. Les ingénieurs au sol avaient demandé à l’équipage d’activer les ventilateurs du réservoir d’oxygène, une procédure de routine répétée des dizaines de fois. Or des fils défectueux, dont les isolants avaient brûlé lors d’un test au sol des mois plus tôt, ont suffi à tout faire sauter.
C’est dans ces secondes-là que naît la phrase la plus célèbre de l’histoire spatiale. C’est Swigert qui la prononce en premier, puis Lovell qui la répète. La transcription officielle dit : « Houston, we’ve had a problem here », au passé composé, comme si on signalait poliment un incident dans un formulaire d’assurance. Le film de Ron Howard en 1995 a transformé ça en « Houston, we have a problem », au présent, plus cinématographique. C’est la version du film qui vit dans nos mémoires. L’originale reste dans les archives de la NASA, plus sobre, presque plus effrayante.

Comment trois hommes ont survécu pendant 87 heures dans l’espace
L’explosion endommage gravement le module de service et prive le module de commande de son alimentation en oxygène et en électricité. La situation est claire : Odyssey ne peut plus faire vivre trois hommes. Il faut donc migrer dans Aquarius, le module lunaire, prévu pour deux personnes et pour quarante-cinq heures d’autonomie au maximum. Or il va devoir tenir 87 heures à trois.
C’est là que Houston entre vraiment en scène. Pas comme décor de film, mais comme salle de crise où des ingénieurs en manches de chemise vont improviser des solutions physiques avec du matériel conçu pour autre chose. La NASA dispose d’un simulateur au sol, et chaque procédure testée dans l’espace est d’abord validée sur Terre en temps réel. Ce ballet parallèle entre Houston et l’espace dure quatre jours.
Le problème le plus urgent après l’énergie ? Le dioxyde de carbone. Les filtres à CO2 d’Aquarius ne sont pas compatibles avec les cartouches du module de commande. Les formes ne correspondent pas : les unes sont rondes, les autres carrées. Les ingénieurs au sol ont alors quarante-huit heures pour trouver comment adapter l’un à l’autre avec du scotch, du carton et un chaussette. C’est une réparation digne d’un bricolage du dimanche, sauf qu’elle sauve trois vies à 300 000 kilomètres de la Terre.
La température dans Aquarius tombe à -3 °C. L’eau condense sur toutes les surfaces métalliques. L’équipage boit très peu pour économiser les ressources. Fred Haise développe une infection rénale en route. Pourtant, personne ne panique, du moins pas dans les communications officielles. Ce calme-là, dans ces conditions-là, reste l’une des choses les plus impressionnantes de toute l’aventure spatiale américaine.
Le retour : une trajectoire de survie autour de la Lune
Abandonner la mission lunaire ne suffit pas à rentrer. À cette distance et à cette vitesse, on ne fait pas simplement demi-tour. La trajectoire doit être recalculée pour utiliser la gravité de la Lune comme fronde, une manoeuvre appelée retour libre. La Lune devient ainsi, paradoxalement, la solution plutôt que la destination.
Le 14 avril, l’équipage passe à moins de 254 kilomètres de la surface lunaire. C’est la distance la plus grande jamais atteinte par des humains par rapport à la Terre dans toute l’histoire de l’exploration spatiale, un record qui tient encore aujourd’hui. Ils voient la Lune de très près, mais ils ne s’y posent pas. C’est peut-être le moment le plus mélancolique de la mission.
Pour corriger la trajectoire de retour, l’équipage doit allumer le moteur d’Aquarius à plusieurs reprises, manuellement, sans les ordinateurs habituels. Ken Mattingly, celui qu’on avait mis sur le banc de touche pour une rougeole qu’il n’a jamais attrapée, travaille dans un simulateur à Houston pendant des heures pour trouver comment redémarrer le module de commande avec un minimum d’énergie. Il met au point la procédure qui permettra à l’équipage de réactiver Odyssey juste avant le retour dans l’atmosphère.
Le 17 avril 1970 à 18 h 07, heure de Paris, le module de commande amerrit dans l’océan Pacifique. Les trois astronautes sont vivants. La mission, officiellement classée comme un échec, est souvent citée comme la plus grande réussite de la NASA en matière de gestion de crise. C’est une façon de voir les choses qui aurait sans doute plu à Homère.
Questions fréquentes sur Apollo 13
Pourquoi Apollo 13 n’a-t-elle pas pu atterrir sur la Lune ?
L’explosion du réservoir d’oxygène numéro 2, survenue à 55 heures et 46 minutes de vol, a endommagé le module de service et coupé l’alimentation en énergie et en oxygène du module de commande. Sans ces ressources, un alunissage était impossible. La priorité absolue est devenue le retour des trois astronautes sur Terre, vivants.
Combien de temps a duré la mission Apollo 13 au total ?
La mission a duré environ 142 heures au total, soit un peu moins de 6 jours. Lancée le 11 avril 1970, elle s’est conclue le 17 avril 1970 par un amerrissage dans l’océan Pacifique. Les 87 heures les plus critiques correspondent à la période de survie dans le module lunaire Aquarius après l’explosion.
Qui était à bord d’Apollo 13 et pourquoi l’équipage a-t-il changé avant le lancement ?
L’équipage comprenait James Lovell (commandant), Fred Haise (pilote du module lunaire) et Jack Swigert (pilote du module de commande). Swigert avait remplacé Ken Mattingly quatre jours avant le lancement : Mattingly avait été exposé à la rougeole sans posséder d’immunité. Il ne développera pourtant jamais la maladie, mais c’est lui qui mettra au point depuis Houston la procédure de redémarrage du module de commande qui permettra à l’équipage de rentrer.
La phrase « Houston, we have a problem » est-elle vraiment ce qui a été dit ?
Pas exactement. La transcription officielle de la NASA indique « Houston, we’ve had a problem here », prononcée d’abord par Swigert puis répétée par Lovell, au passé composé. C’est le film de Ron Howard sorti en 1995 qui a popularisé la version au présent, plus percutante à l’écran. L’originale, plus sobre, est consultable dans les archives de la NASA.
Ce que cette mission dit encore de nous
Apollo 13 n’a pas marché comme prévu. Elle n’a pas posé d’hommes sur la Lune, n’a pas collecté les échantillons de Fra Mauro, n’a pas rempli ses objectifs scientifiques. Et pourtant, c’est la mission dont on parle le plus, celle qu’on étudie dans les écoles de management, celle que la NASA cite quand elle veut illustrer ce que l’ingéniosité humaine peut faire sous pression maximale.
Car ce qu’on retient, au fond, ce n’est pas l’explosion. C’est la cartouche de CO2 réparée avec du scotch et une chaussette. C’est Ken Mattingly qui passe des nuits dans un simulateur pour sauver des collègues qui sont partis sans lui. C’est Lovell qui regarde la Lune depuis 254 kilomètres sans jamais y mettre les pieds, et qui rentre quand même.
L’espace est un endroit où tout peut basculer en dix-huit minutes. Ce qui est moins souvent dit, c’est qu’il faut ensuite 87 heures pour décider ce qu’on fait de ce basculement.





