
Imaginez trouver une pierre qui brille d’un bleu électrique, la nuit, dans l’obscurité. Une lueur douce, presque magique. C’est exactement ce que des habitants de Goiânia ont cru découvrir en septembre 1987. Ce qu’ils tenaient entre les mains, c’était du césium 137. Et cet accident nucléaire de Goiânia allait devenir l’une des catastrophes radiologiques les plus graves de l’histoire hors centrale nucléaire.
Ce n’est pas Tchernobyl. Il n’y a pas eu d’explosion, pas de champignon atomique. Pourtant, les conséquences ont été dévastatrices. Voici comment tout a commencé.
Comment un appareil médical abandonné a déclenché la catastrophe
En 1985, l’Institut de Radiothérapie de Goiânia ferme ses portes précipitamment, sans respecter les procédures de démantèlement. Un appareil de radiothérapie contenant une source de césium 137 reste sur place, dans un bâtiment à l’abandon situé à 200 km au sud-ouest de Brasilia.
Deux ans plus tard, le 13 septembre 1987, deux ferrailleurs entrent dans le bâtiment délaissé. Ils repèrent l’appareil, le démontent partiellement et emportent la tête blindée. L’objectif est simple : revendre la ferraille.
Le problème, c’est que cette tête contient une capsule de chlorure de césium 137, d’une activité de 50,9 TBq au moment des faits, soit l’équivalent de 1 375 curies. C’est une quantité d’énergie radioactive considérable pour un objet de la taille d’une balle de golf.
Les deux hommes commencent à ressentir des nausées dans les heures qui suivent. Ils attribuent ça à une intoxication alimentaire et continuent leur chemin.
La poudre bleue qui a envoûté toute une ville
Quelques jours après la récupération, l’appareil atterrit chez un ferrailleur du nom de Devair Ferreira. Ses employés percent la capsule en cherchant à extraire le métal. La poudre bleutée qui s’en échappe brille dans le noir avec un éclat spectaculaire.
Personne ne comprend ce que c’est. Tout le monde est émerveillé.
Devair Ferreira distribue des fragments de cette matière brillante à des amis, des voisins, des membres de sa famille. Sa nièce de six ans, Leide das Neves Ferreira, joue avec la poudre et l’étale sur son corps comme un fard à joues lumineux. Elle mourra le 23 octobre 1987, à l’hôpital naval Marcilio Dias de Rio de Janeiro.
C’est ici que l’histoire de l’accident nucléaire de Goiânia prend toute sa dimension tragique. L’ignorance totale du danger, combinée à l’attrait visuel du matériau, a transformé une source radioactive en objet de curiosité partagé à grande échelle.

Qui étaient les victimes et combien ont été touchées ?
L’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) a établi un bilan précis. Quatre personnes sont mortes directement des suites de l’exposition au césium 137. Au total, 245 personnes ont été contaminées, dont 28 ont développé des brûlures radiologiques sévères.
Mais le cercle d’exposition était bien plus large. Les autorités brésiliennes ont examiné plus de 112 000 personnes dans les semaines suivant la découverte de l’accident. Parmi elles, environ 1 000 présentaient des niveaux de contamination mesurables.
Les quatre décès officiels sont ceux de Leide das Neves Ferreira, de l’épouse de Devair Ferreira et de deux employés de la ferraille. Tous sont morts dans les quatre semaines suivant une exposition massive par ingestion ou contact cutané prolongé.
D’autres victimes ont souffert d’effets à long terme : cancers, anomalies hématologiques, troubles de la reproduction. Le suivi épidémiologique s’est étendu sur plusieurs décennies.
Comment les autorités ont-elles découvert l’accident nucléaire de Goiânia ?
L’alerte n’est venue ni des autorités, ni des médecins. Elle est venue d’une femme.
Maria Gabriela Ferreira, l’épouse de Devair, commence à faire le lien entre les symptômes de son entourage et l’étrange poudre bleue. Le 28 septembre 1987, soit quinze jours après le début de la contamination, elle récupère des restes de la source radioactive dans un sac en plastique et les transporte elle-même jusqu’à un hôpital de Goiânia.
Un médecin reconnaît un compteur Geiger dans ses affaires et comprend immédiatement la gravité de la situation. Les autorités nucléaires brésiliennes sont alertées dans la foulée. La Commission Nationale de l’Énergie Nucléaire (CNEN) prend le contrôle des opérations dès le lendemain.
Maria Gabriela Ferreira mourra quelques semaines plus tard, des suites de son exposition. Elle avait sauvé la ville en sacrifiant sa propre vie.
La décontamination : un chantier titanesque
Une fois l’accident identifié, les défis logistiques étaient immenses. Les particules de césium 137 s’étaient dispersées dans plusieurs quartiers résidentiels de Goiânia, une ville de plus d’un million d’habitants à l’époque.
Plus de 700 personnes ont participé aux opérations de décontamination, selon les données publiées par l’AIEA. Parmi elles figuraient des membres du personnel de la CNEN, des soldats de l’armée brésilienne et des agents de sociétés spécialisées comme NUCLEBRAS et FURNAS.
Sept maisons ont été entièrement démolies. Des tonnes de terre contaminée, de vêtements, de meubles et de matériaux de construction ont été excavés. Au final, environ 3 500 m³ de déchets radioactifs ont été collectés et stockés sur un site dédié à la périphérie de la ville. La dose reçue par le personnel d’intervention est restée en moyenne autour de 20 % des limites annuelles autorisées pour les travailleurs du nucléaire.
Le césium 137 a une demi-vie de 30 ans. Cela signifie que les déchets stockés resteront dangereux pendant plusieurs siècles.
Quel niveau de danger représentait cet accident à l’échelle internationale ?
L’accident nucléaire de Goiânia est classé au niveau 5 sur l’échelle internationale des événements nucléaires (INES), sur un maximum de 7. C’est le même niveau que l’accident de Three Mile Island aux États-Unis en 1979. Tchernobyl et Fukushima sont à 7.
Ce classement tient compte de plusieurs facteurs. L’AIEA a estimé que la dispersion des radionucléides dans l’environnement urbain était équivalente à celle d’une bombe radiologique de taille moyenne, c’est-à-dire une « bombe sale ». Non pas à cause d’une explosion, mais à cause de la dissémination volontaire et involontaire de matière radioactive dans la population.
Ce précédent a directement influencé les réflexions sur le terrorisme radiologique après les attentats du 11 septembre 2001. Goiânia a démontré qu’une source orpheline mal sécurisée pouvait causer des dégâts comparables à une attaque délibérée. Pour en savoir plus sur une autre catastrophe nucléaire majeure du XXe siècle, vous pouvez lire notre article sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl.
Des accidents similaires ont eu lieu ailleurs. En 1983 à Juarez, au Mexique, une source radioactive récupérée dans une décharge a contaminé du métal recyclé utilisé dans la construction. La ressemblance entre les deux catastrophes est frappante et révèle un problème systémique mondial de gestion des sources radioactives abandonnées.
Quelles leçons concrètes le monde a-t-il tirées des faits sur l’accident nucléaire de Goiânia ?
L’accident a profondément modifié la réglementation internationale sur les sources radioactives. Avant 1987, les « sources orphelines » étaient un angle mort de la sécurité nucléaire mondiale.
Après Goiânia, l’AIEA a renforcé son Code de conduite sur la sûreté et la sécurité des sources radioactives, adopté dans sa version finale en 2004. Ce texte impose aux États membres un inventaire systématique de toutes les sources radioactives en circulation, des protocoles de retrait sécurisé et un régime de responsabilité pour les établissements détenteurs.
Au Brésil spécifiquement, la CNEN a radicalement revu ses procédures d’inspection et de traçabilité. Goiânia est aujourd’hui cité comme exemple dans tous les programmes de formation à la radioprotection dans le monde.
L’AIEA a d’ailleurs qualifié Goiânia de « salle de classe mondiale » pour la sécurité radiologique, vingt ans après les faits. Étonnant, non, qu’une tragédie urbaine au Brésil ait redessiné les standards de sécurité nucléaire à l’échelle planétaire ?
Sur le plan scientifique, les faits sur l’accident nucléaire de Goiânia ont aussi permis d’affiner les modèles médicaux de prise en charge des irradiés accidentels. Les protocoles de greffe de moelle osseuse développés pendant la crise ont ensuite été intégrés dans les guidelines internationaux de médecine nucléaire d’urgence. C’est un domaine où les progrès restent indissociables des erreurs passées, un peu comme le développement du programme Apollo dont on peut lire l’histoire sur curiositeweb.com.
Une question reste pourtant ouverte dans la communauté scientifique : combien de sources radioactives orphelines circulent encore aujourd’hui dans le monde sans être recensées ? Les estimations varient entre quelques centaines et plusieurs milliers. Personne ne le sait vraiment.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le césium 137 et pourquoi est-il si dangereux ?
Le césium 137 est un isotope radioactif produit lors de la fission nucléaire. Il émet des rayonnements gamma très pénétrants et se fixe facilement dans les tissus musculaires du corps humain. Sa demi-vie de 30 ans en fait une source de contamination durable, et sa forme pulvérulente le rend particulièrement facile à inhaler ou à ingérer accidentellement.
Pourquoi la poudre de césium brillait-elle en bleu ?
Le chlorure de césium 137 émet un rayonnement qui excite les molécules d’air environnantes et produit une luminescence bleutée visible dans l’obscurité. C’est ce phénomène, appelé luminescence radiolytique, qui a attiré les habitants de Goiânia et les a poussés à manipuler la substance sans protection.
Combien de temps a duré la contamination avant d’être découverte ?
Environ 15 jours se sont écoulés entre la récupération de la source radioactive, le 13 septembre 1987, et l’alerte donnée aux autorités le 28 septembre. Durant cette période, la source a changé de mains plusieurs fois et des fragments ont été distribués dans différents quartiers de Goiânia.
La ville de Goiânia est-elle encore contaminée aujourd’hui ?
Non, la ville de Goiânia est habitée normalement. Les opérations de décontamination menées à partir d’octobre 1987 ont permis d’assainir les zones affectées. Les déchets radioactifs collectés sont stockés dans un dépôt sécurisé à Abadia de Goiás, à environ 25 km de la ville, sous surveillance permanente.

Ce que Goiânia dit encore de nous aujourd’hui
L’accident nucléaire de Goiânia n’est pas simplement une catastrophe du passé. C’est un miroir tendu à nos sociétés industrielles : que se passe-t-il quand la technologie avance plus vite que notre capacité à en gérer les résidus ?
Un appareil médical abandonné, une capsule non sécurisée, une poudre qui brille. Trois éléments suffisants pour contaminer des milliers de personnes dans une grande ville. La culture autour de l’accident nucléaire de Goiânia s’est construite sur cette prise de conscience douloureuse.
Les réglementations ont progressé. Les inventaires de sources existent désormais dans la plupart des pays. Mais la question des sources orphelines dans les pays à faibles ressources réglementaires reste entière. Et c’est peut-être là le vrai héritage de Goiânia : un rappel permanent que la sécurité nucléaire n’est jamais acquise, même loin des grandes centrales.
Ceux qui veulent aller plus loin peuvent consulter le rapport complet de l’AIEA, disponible en ligne sur leur site officiel, ainsi que les analyses publiées dans la revue Radioprotection. Ces documents détaillent précisément les mécanismes d’exposition et les protocoles médicaux déployés. Si ce type d’enquête sur des événements qui ont changé le cours de l’histoire vous intéresse, notre article sur l’attentat de Lockerbie explore une autre tragédie méconnue avec la même rigueur.





