
Imaginez qu’un voisin rapporte chez lui un objet brillant trouvé dans une décharge, sans savoir qu’il tue silencieusement quiconque le touche. C’est exactement ce qui s’est passé à Goiânia, au Brésil, en 1987. Un accident nucléaire sans réacteur, sans centrale, sans champignon atomique. Juste un appareil médical abandonné et une ignorance fatale.
À l’autre bout du spectre, Tchernobyl en 1986 reste la catastrophe industrielle la plus médiatisée du XXe siècle. Deux événements radicalement différents dans leur forme, mais comparables dans leurs leçons. Voici ce que leur confrontation révèle.
Deux accidents nucléaires, deux origines totalement différentes
Le accident nucléaire de Tchernobyl éclate le 26 avril 1986, à 1h23 du matin, dans la centrale Vladimir Ilitch Lénine, en Ukraine soviétique. Un test de sécurité mal géré provoque une réaction en chaîne incontrôlée dans le réacteur n°4. La puissance monte à 30 000 mégawatts thermiques, soit 10 fois la capacité nominale. Le cœur explose. Deux détonations successives projettent des débris radioactifs à plusieurs kilomètres.
Goiânia, c’est une tout autre histoire. En septembre 1987, deux ferrailleurs pénètrent dans une clinique de radiothérapie abandonnée et emportent un appareil de radiothérapie contenant du césium-137. Ils l’ouvrent. Ils découvrent une poudre bleue lumineuse qui fascine les curieux du quartier. En quelques jours, des dizaines de personnes manipulent le matériau radioactif sans aucune protection.
D’un côté, une défaillance systémique d’un État industriel. De l’autre, un accident de négligence institutionnelle dans un pays émergent. Les deux mènent pourtant à des contaminations massives.
Pourquoi Tchernobyl est devenu le symbole de la catastrophe nucléaire industrielle
L’explosion du réacteur n°4 libère une quantité de matières radioactives estimée à 5 200 pétabecquerels, dont des tonnes d’uranium, de graphite et de produits de fission. Le nuage radioactif touche l’Ukraine, la Biélorussie, la Russie, puis dérive sur une grande partie de l’Europe.
La ville de Pripyat, 50 000 habitants, est évacuée 36 heures après l’explosion. Trop tard pour beaucoup. La zone d’exclusion établie autour de la centrale couvre aujourd’hui encore 2 600 km². Pour comprendre l’ampleur du désastre, consultez le panorama des catastrophes nucléaires historiques sur Geo.fr.
Les 134 pompiers et travailleurs de la centrale exposés en première ligne développent un syndrome d’irradiation aiguë. 28 meurent dans les semaines suivantes. Le bilan à long terme reste controversé : l’OMS évoque plusieurs milliers de morts liés aux cancers de la thyroïde, principalement chez des enfants exposés à l’iode-131. Certaines estimations indépendantes montent bien au-delà.
Tchernobyl reçoit le niveau 7 sur l’échelle INES, le maximum possible. C’est le même niveau que Fukushima en 2011, mais avec une dispersion de matières radioactives environ dix fois supérieure.

L’accident de Goiânia : quand un appareil médical devient une bombe silencieuse
Le accident nucléaire de Goiânia est classé niveau 5 sur l’échelle INES. Moins spectaculaire que Tchernobyl, mais d’une cruauté particulière : les victimes ne comprennent pas ce qui les tue.
La source radioactive contient 93 grammes de chlorure de césium-137, une substance hautement soluble et facilement inhalable. En deux semaines, 249 personnes sont contaminées. Quatre meurent, dont une fillette de 6 ans, Leide das Neves, qui avait joué avec la poudre bleue en croyant à un jouet. Son corps est si radioactif que son cercueil doit être coulé dans du béton.
Pour approfondir les détails de cet événement méconnu, notre dossier sur l’accident nucléaire de Goiânia retrace la chronologie complète de la contamination.
Les autorités brésiliennes identifient 7 sites contaminés dans la ville. Plus de 85 000 personnes sont examinées. La décontamination dure des mois. Des maisons entières sont démolies. Les habitants des quartiers touchés subissent une stigmatisation durable : certains perdent leur emploi, leurs voisins refusent tout contact.
Comparer les bilans humains : les chiffres qui font froid dans le dos
Tchernobyl : 31 morts directs officiellement reconnus dans les premières semaines, 600 000 liquidateurs exposés sur plusieurs années, une zone d’exclusion toujours active, et des estimations de cancers induits qui se comptent en milliers sur plusieurs décennies.
Goiânia : 4 morts directes, 249 personnes contaminées, 112 000 personnes examinées par précaution dans les premiers jours, 7 sites urbains décontaminés.
Les chiffres bruts donnent l’avantage à Tchernobyl en termes d’ampleur. Mais cette comparaison est trompeuse. Goiânia survient en plein cœur d’une ville de 1 million d’habitants, sans qu’aucune alarme nationale ne se déclenche pendant près de deux semaines. La source radioactive circule librement, change de mains, est transportée en bus.
Étonnant, non ? Une catastrophe nucléaire peut se dérouler sans qu’aucun Geiger ne sonne pendant deux semaines dans une ville d’un million de personnes.
Les conséquences sur le droit et la sécurité nucléaire mondiale
Tchernobyl a profondément reconfiguré le cadre juridique international. Deux conventions majeures sont adoptées dès 1986 sous l’égide de l’Agence internationale de l’énergie atomique : la Convention sur la notification rapide d’un accident nucléaire et la Convention sur l’assistance en cas d’accident nucléaire. Pour mesurer l’ampleur de ces transformations, l’analyse du droit nucléaire international après Tchernobyl publiée par l’OCDE détaille précisément ces évolutions.
Goiânia a, quant à lui, conduit l’AIEA à renforcer drastiquement les normes de contrôle des sources radioactives orphelines, c’est-à-dire des sources scellées perdues ou abandonnées sans surveillance. On en recense plusieurs centaines dans le monde à ce jour. Le Brésil a revu l’intégralité de son système de traçabilité des appareils médicaux radioactifs après 1987.
Les catastrophes nucléaires historiques comme ces deux événements ont aussi accéléré la réflexion sur la responsabilité civile en cas de dommage radiologique, un domaine juridique complexe que les États peinent encore à harmoniser à l’échelle internationale.
Ce que Tchernobyl et Goiânia révèlent sur la perception du risque nucléaire
La psychologie du risque joue un rôle central dans ces deux catastrophes. À Tchernobyl, l’Union soviétique minimise délibérément l’accident pendant plusieurs jours. Les habitants de Pripyat organisent un mariage le soir du 26 avril, à quelques kilomètres du réacteur en feu. La désinformation institutionnelle aggrave l’exposition des populations.
À Goiânia, c’est l’absence de culture du risque radiologique qui tue. Personne dans le quartier ne sait ce qu’est le césium-137. La brillance bleue du matériau inspire de la curiosité, pas de la méfiance. Des enfants jouent avec. Des adultes s’en frottent le corps.
Les deux accidents démontrent une même vérité : le danger invisible tue d’autant mieux qu’il est méconnu. La radioactivité ne fait ni bruit ni odeur. Elle ne provoque aucune douleur immédiate. Les premiers symptômes, nausées et brûlures cutanées, ressemblent à une simple intoxication alimentaire.
Ce parallèle avec la perception du risque dans d’autres domaines scientifiques est d’ailleurs au cœur du travail de nombreux chercheurs en sciences cognitives. On retrouve des mécanismes similaires dans notre rapport à la façon dont notre cerveau évalue les dangers.
Questions fréquentes
Quel accident nucléaire a causé le plus de morts, Tchernobyl ou Goiânia ?
Tchernobyl a causé beaucoup plus de victimes à long terme, avec des milliers de cancers induits sur plusieurs décennies et 28 morts directes dans les premières semaines. Goiânia compte 4 morts directes et 249 personnes contaminées, mais dans une ville densément peuplée sans alerte pendant deux semaines.
Pourquoi l’accident de Goiânia est-il si peu connu comparé à Tchernobyl ?
Tchernobyl s’est produit en pleine Guerre froide et impliquait une superpuissance, générant une couverture médiatique mondiale. Goiânia, survenu au Brésil en 1987, n’impliquait pas de réacteur nucléaire, ce qui l’a rendu moins spectaculaire aux yeux du grand public malgré sa gravité réelle.
Quel est le niveau INES de chacun de ces deux accidents ?
Tchernobyl est classé au niveau 7, le maximum sur l’échelle INES, en raison de la dispersion massive de matières radioactives à l’échelle continentale. Goiânia est classé au niveau 5, qualifié d’accident avec des conséquences hors site significatives.
Qu’est-ce qu’une source radioactive orpheline, comme à Goiânia ?
Une source radioactive orpheline est une source scellée qui échappe à tout contrôle réglementaire, suite à un abandon, un vol ou une perte. L’AIEA en recense régulièrement dans le monde. L’accident de Goiânia a conduit à un renforcement international des normes de traçabilité de ces sources.

Tchernobyl, Goiânia : quel accident nucléaire a le plus changé le monde ?
La réponse n’est pas celle qu’on croit. Tchernobyl a transformé la géopolitique internationale, accéléré la chute de l’URSS selon Mikhaïl Gorbatchev lui-même, et reconfiguré le droit nucléaire mondial. Son impact est planétaire et mesurable.
Mais Goiânia a posé une question que Tchernobyl n’avait pas soulevée : que se passe-t-il quand le danger nucléaire quitte la centrale pour entrer dans la rue, dans un sac à dos, dans les mains d’un enfant ? Pour aller plus loin sur la catastrophe ukrainienne, notre article sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl détaille l’enchaînement des décisions qui ont mené à l’explosion.
Les tchernobyl goiania comparés révèlent surtout ceci : les accidents nucléaires les plus dangereux ne sont pas forcément les plus spectaculaires. Parfois, ils brillent juste d’un bleu magnifique dans la nuit d’une ville tropicale, et personne ne comprend encore ce que cela signifie.
Et d’ailleurs, combien de sources orphelines circulent en ce moment même, quelque part dans le monde, entre des mains qui ne savent pas ce qu’elles tiennent ?
📚 Sources
- le panorama des catastrophes nucléaires historiques sur Geo.fr
- l’analyse du droit nucléaire international après Tchernobyl publiée par l’OCDE
- Catastrophe de Tchernobyl
- Accident de Goiânia
- Échelle internationale des événements nucléaires
- Agence internationale de l’énergie atomique
- Accident nucléaire de Fukushima
Directeur de publication : Cédric Rouaud, responsable éditorial de CuriositéWeb.com.






