
L’océan et le réchauffement climatique entretiennent une relation que l’on pourrait comparer à celle d’une éponge géante posée sur un brasier : l’éponge absorbe, tempère, régule, mais elle a ses limites. Depuis le milieu du XXe siècle, les activités humaines ont bouleversé le système climatique à une vitesse sans précédent. Et pendant tout ce temps, l’océan a encaissé l’essentiel du choc, presque en silence.
Pourtant, on parle peu de lui dans les grands débats climatiques. On cite les forêts, les énergies renouvelables, les voitures électriques. Mais l’océan ? Il est là, sous-estimé, à faire le travail le plus difficile depuis des décennies.
Ce que l’océan absorbe vraiment depuis 50 ans
Les chiffres donnent le vertige. L’océan et le réchauffement climatique sont liés par un fait brut : les mers ont absorbé environ 90 % de l’excès de chaleur généré par les émissions humaines depuis 1970. Quatre-vingt-dix pour cent. Ce n’est pas une estimation prudente, c’est ce que les chercheurs du GIEC ont documenté dans leurs rapports successifs.
En parallèle, l’océan agit comme un gigantesque puits de carbone. Il capte entre 25 et 30 % du CO₂ que l’humanité émet chaque année dans l’atmosphère. Sans cette capacité d’absorption, la concentration de dioxyde de carbone dans l’air serait aujourd’hui bien au-delà des 420 parties par million que les instruments de mesure enregistrent à Mauna Loa, à Hawaï.
Étonnant, non ? La planète brûlerait encore plus vite sans la protection silencieuse de ses océans.
Comment fonctionne la pompe à carbone biologique
L’océan ne se contente pas d’absorber le CO₂ comme une simple dissolution chimique. Il possède un mécanisme vivant pour le faire : la pompe à carbone biologique.
Tout commence avec le phytoplancton, ces micro-algues qui flottent en surface. Par photosynthèse, elles transforment le CO₂ dissous en matière organique, exactement comme le font les arbres sur terre. Lorsqu’elles meurent ou qu’elles sont mangées par le zooplancton, une partie de ce carbone coule vers les profondeurs, parfois à plusieurs milliers de mètres, où il est stocké pendant des centaines, voire des milliers d’années.
Ce flux vertical est estimé à environ 10 milliards de tonnes de carbone par an. C’est l’équivalent de toutes les émissions mondiales de CO₂ liées à la combustion fossile, séquestrées chaque année par ce seul mécanisme. Mais contrairement à ce que l’on croit souvent, ce système n’est pas infini ni indestructible.

L’océan réchauffement climatique : un équilibre qui se dérègle
Le problème, c’est que l’océan face au réchauffement climatique commence à montrer des signes d’épuisement. Plus l’eau se réchauffe, moins elle est capable d’absorber le CO₂. C’est une loi physique simple : un liquide chaud dissout moins de gaz qu’un liquide froid. On appelle ça la dégazéification thermique.
Entre 1982 et 2023, la température de surface de l’océan a augmenté d’environ 0,9 °C en moyenne mondiale. Ce chiffre paraît modeste, mais il représente une quantité colossale d’énergie stockée dans un volume d’eau qui couvre 71 % de la surface du globe.
De plus, l’absorption massive de CO₂ a une conséquence directe sur la chimie marine. Le pH moyen de l’océan est passé de 8,2 à environ 8,1 depuis le début de l’ère industrielle. Cela représente une augmentation de l’acidité de 26 %. Pour une espèce marine comme l’huître ou le corail, qui fabrique sa coquille à partir de carbonate de calcium, ce glissement chimique est une menace existentielle.
La biodiversité marine, première victime et premier rempart
La biodiversité marine est au cœur de la capacité de l’océan à réguler le climat. Ce n’est pas un détail secondaire : c’est le moteur de tout le système.
Les herbiers de posidonie, par exemple, stockent du carbone jusqu’à 35 fois plus vite que les forêts tropicales à superficie égale. Les mangroves, qui bordent les côtes tropicales, séquestrent un carbone dit « bleu », enfoui dans leurs sédiments pendant des millénaires. On estime que les écosystèmes côtiers, malgré leur faible surface, contribuent à la séquestration de 50 % du carbone des sédiments marins.
Pourtant, ces écosystèmes disparaissent à grande vitesse. Les herbiers de posidonie reculent à un rythme de 7 % par an dans certaines régions méditerranéennes. Les mangroves ont perdu 35 % de leur superficie mondiale depuis 1980. Chaque hectare détruit libère du carbone stocké depuis des siècles et réduit la capacité d’absorption future.
C’est un cercle qui s’aggrave lui-même : le réchauffement affaiblit les écosystèmes marins, qui défendent moins bien contre le réchauffement.
Les courants océaniques, thermostats invisibles de la Terre
L’océan ne régule pas seulement le carbone. Il redistribue aussi la chaleur autour du globe grâce à ses courants, et en particulier à ce que les scientifiques appellent la circulation thermohaline, ou AMOC (Atlantic Meridional Overturning Circulation).
Ce système de courants transporte des masses d’eau chaude depuis les tropiques vers l’Atlantique Nord, réchauffant l’Europe de l’Ouest d’environ 5 à 10 °C par rapport à ce qu’elle serait sans ce mécanisme. Sans l’AMOC, Paris ressemblerait climatiquement à Reykjavik. C’est dire l’ampleur du service rendu.
Or, les chercheurs de l’Université de Copenhague ont publié en 2023 des données indiquant que l’AMOC est au niveau de faiblesse le plus bas depuis plus de 1 000 ans. La fonte des glaces du Groenland injecte de l’eau douce dans l’Atlantique Nord, perturbant l’équilibre en sel et en densité qui fait tourner cette pompe naturelle. Si elle devait s’effondrer, et certains modèles suggèrent que le risque est réel d’ici la fin du siècle, les changements climatiques en Europe seraient spectaculaires et rapides.
L’impact écologique de nos choix sur la capacité de l’océan
L’impact écologique de nos activités sur l’océan dépasse largement la seule question du CO₂. La surpêche, la pollution plastique et les engrais agricoles qui ruissellent jusqu’à la mer créent des zones mortes, des déserts sous-marins privés d’oxygène.
En 2023, les scientifiques ont recensé plus de 700 zones hypoxiques dans les océans du monde, contre une cinquantaine dans les années 1960. Ces zones ne participent plus aux cycles biologiques qui soutiennent la pompe à carbone. Elles sont muettes, inertes, inutiles pour la régulation climatique.
Par ailleurs, la pollution sonore liée au trafic maritime perturbe les grands cétacés. Or les baleines, souvent ignorées dans cette équation, jouent un rôle direct : elles transportent des nutriments des profondeurs vers la surface grâce à leurs plongées et à leurs déjections, fertilisant ainsi les zones où le phytoplancton peut prospérer. Une seule grande baleine bleue peut, au cours de sa vie, séquestrer l’équivalent de 33 tonnes de CO₂. Quand elle meurt et coule, ce carbone est stocké pour des millénaires.
Manger local et réduire notre empreinte agricole, comme l’expliquent les bénéfices du manger local pour la santé et l’environnement, contribue aussi à diminuer les apports en nitrates qui étouffent les zones côtières.
Questions fréquentes
L’océan peut-il continuer à absorber autant de CO₂ à l’avenir ?
Non, pas au même rythme. À mesure que l’eau se réchauffe, sa capacité à dissoudre le CO₂ diminue. Les chercheurs estiment que l’efficacité du puits de carbone océanique a déjà baissé d’environ 10 % par rapport aux années 1990, et cette tendance va s’accélérer si les émissions ne baissent pas.
Qu’est-ce que le carbone bleu ?
Le carbone bleu désigne le carbone stocké par les écosystèmes marins côtiers : mangroves, herbiers marins et marais salants. Ces milieux stockent du carbone dans leurs sédiments à une vitesse bien supérieure aux forêts terrestres, et le maintiennent enfoui pendant des millénaires si l’écosystème est préservé.
La disparition des récifs coralliens affecte-t-elle le climat ?
Oui, indirectement mais réellement. Les récifs abritent une biodiversité marine qui soutient les chaînes alimentaires menant jusqu’au phytoplancton. Leur destruction appauvrit les eaux environnantes et réduit la productivité biologique de zones entières, diminuant ainsi leur contribution à la pompe à carbone.
Peut-on artificiellement augmenter la capacité de l’océan à absorber le CO₂ ?
Des pistes existent, comme la fertilisation aux engrais ferreux pour stimuler le phytoplancton, ou l’alcalinisation des eaux pour contrer l’acidification. Mais ces techniques restent expérimentales, avec des risques écologiques mal évalués, et aucune ne fait consensus dans la communauté scientifique.

L’océan est-il encore capable de nous sauver du réchauffement climatique ?
La réponse honnête est : oui, mais pas seul, et pas si on continue comme avant.
L’océan face au réchauffement climatique reste le système de régulation le plus puissant de la planète. Aucune technologie humaine ne capture autant de chaleur et de CO₂ à cette échelle. Mais sa capacité à le faire se réduit chaque année sous l’effet combiné du réchauffement, de l’acidification, de la surpêche et de la destruction des écosystèmes côtiers.
Protéger l’océan, ce n’est pas uniquement sauver des dauphins ou des coraux. C’est maintenir en état de fonctionnement le principal mécanisme de stabilisation climatique dont dispose la Terre. Cela passe par des zones marines protégées, des politiques de pêche durables, la réduction des rejets agricoles et, surtout, une baisse rapide et réelle des émissions de gaz à effet de serre.
La question que les scientifiques débattent encore est celle-ci : au-delà d’un certain seuil de réchauffement, l’océan pourrait-il basculer de puits de carbone à source nette de CO₂ ? Ce point de non-retour, personne ne sait encore précisément où il se situe. Et c’est peut-être la question la plus urgente de notre époque. Pour comprendre d’autres dynamiques planétaires tout aussi vertigineuses, le fonctionnement du cerveau humain face à ces enjeux complexes est lui aussi un sujet qui mérite qu’on s’y attarde, tout comme les découvertes que le télescope James Webb nous offre sur les origines d’un univers où notre océan n’est qu’une infime goutte d’eau.
📚 Sources
Directeur de publication : Cédric Rouaud, responsable éditorial de CuriositéWeb.com.





